Jules Nicolas Crevaux

L’explorateur aux pieds nus

Jules Nicolas Crevaux est né le 1er avril 1847 à Lorquin dans l'ancien département de la Meurthe aujourd'hui la Moselle. Fils de commerçant lorrain, rien ne prédisposait le médecin de marine Jules Crevaux à devenir explorateur. Une escale en Guyane suffira à lui donner la passion de l’exploration. Désormais il ne rêve que d’aventures et de découvrir l’Amazonie et les Indiens de la forêt.

Bien qu’admiratif et impressionné par les récits des explorations précédentes, il ne conçoit pas l’exploration comme une mission militaire. Pas de grands moyens, pas de mission de conquête avec une équipe nombreuse de spécialistes. Le matériel emporté doit rester modeste « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours et quelques instruments de mesure » (Chantal Edel, Jean Pierre Sicre, in Crevaux, 1987, p. 26). Sa méthode consiste à remonter les fleuves. C’est, d’ailleurs encore aujourd’hui, le seul moyen pratique de pénétrer au cœur de la forêt. Et s’il veut rencontrer les Indiens, beaucoup de tribus vivent à proximité des rives d’un fleuve ou d’une « crique » (nom donné à la rivière qui serait un affluent du fleuve principal). Son but est donc de se fondre discrètement dans les villages traversés et, par la confiance qu’il inspire, de pouvoir observer les coutumes, les fêtes, les rituels religieux et profanes. Autre particularité, originale, voire difficile à croire pour qui connait la Guyane, il choisit aussi de marcher sans chaussures, ce qui lui vaudra d’être surnommé « l’explorateur aux pieds nus ». On sait que cette image de l’explorateur idéaliste, désintéressé sera remise en cause par Claude Lévi Strauss « Je hais les voyages et les explorateurs » (in Tristes tropiques, 1955).

1876-1877 : Le fleuve Maroni et les monts Tumuc Humac. La rencontre avec le guide Apatou.

Le guide ApatouC’est une mission officielle que lui confie l’État français, le docteur Crevaux est alors âgé de vingt-neuf ans quand il embarque pour la Guyane, le 7 décembre 1876. Sa mission : remonter le fleuve Maroni, jusqu’ à Maripasoula, remonter encore le fleuve qui porte alors le nom d’Itany, poursuivre à pied en direction des monts Tumuc-Humac, montagne toujours chargée de légendes. Retrouvant le cours du Yari, l’un des affluents mal connus de l’Amazone, descendre ce fleuve.

Remontant le Maroni, le docteur Crevaux voit sur la rive gauche la Guyane hollandaise, (aujourd’hui le Surinam), C’est le pays des Boni, anciens esclaves révoltés qui ont recouvré leur liberté et se sont installés sur les deux rives du fleuve. C’est dans l’un des ces villages Boni qu’il fait connaissance d’Apatou, qui deviendra son fidèle guide au point de l’accompagner dans la majorité de ses voyages, et même à Paris, à la Sorbonne au cours d’une conférence que donnera Crevaux. La figure d’Apatou restera  associée au docteur Crevaux, puis à l’explorateur Henri Coudreau, lequel reprendra et complètera certaines explorations de Crevaux. Un village, devenu commune depuis 1976,  situé en amont de Saint Laurent du Maroni, porte désormais le nom d’Apatou. Une stèle rappelle, le rôle joué par ce guide dans ces différentes explorations.  

Après les Boni, en amont de Maripasoula, le docteur Crevaux parvient au village des Roucouyennes. Ces Indiens recouvrent leur corps d’une couleur rouge obtenue à partir d’une couleur végétale : le roucou. Outre l’usage rituel pour se déguiser, le roucou est doté de vertus pharmaceutiques, ce que la médecine occidentale reconnaîtra par la suite. Toutes les informations collectées par Crevaux sont inédites. C’est la première fois qu’un Européen s’aventure dans ces contrées sauvages. Consumé par la fièvre et dans un état de faiblesse extrême, l’explorateur s’attarde dans cette tribu. Il se lie d’amitié avec ses habitants et parvient à instaurer une relation tout à fait privilégiée. Crevaux est invité à des cérémonies étranges, comme le rite initiatique que doivent endurer les jeunes hommes candidats au mariage. Recouverts de fourmis et de guêpes, ceux-ci sont obligés de supporter les innombrables piqûres sans se plaindre.

Monument en souvenir d'ApatouLa légende des Tumuc-Humac

Crevaux constitue une petite équipe parmi les Indiens Roucouyennes, et se lance à la découverte du mythique Eldorado, que toutes les légendes situent dans la chaîne des monts Tumuc-Humac. Tous ses prédécesseurs avaient échoué dans leurs tentatives et lui-même est dans un état de santé très préoccupant. Néanmoins, il parvient au sommet des montagnes le 21 septembre. C’est un lieu géographique stratégique, situé à l’intersection des bassins de l’Amazone et du Maroni. Il baptise alors le mont du nom de Lorquin, la ville de Moselle qui l’a vu naître. Au terme de son expédition, la légende de l’Eldorado est définitivement enterrée : Crevaux démythifie le palais de l’Homme doré (El Dorado) en montrant qu’il ne s’agit que de grottes dont les parois constituées de roches micacées brillent au soleil comme de l’or. Il en profite aussi pour ruiner le mythe du fameux lac Parimé sur les rives duquel se serait dressée la ville fabuleuse de Manoa. Une simple inondation périodique, au pied de la chaîne de montagnes serait à l’origine de cette légende.

De retour en France, il reçoit la Légion d’honneur et donne des conférences devant la Société de géographie qui s’enthousiasme pour ses récits d’aventure.

1878-1879 : Vers la Cordillère des Andes

Cette fois, Crevaux part vers l’Ouest, vers l’Oyapock l’autre fleuve. Mais une nouvelle question l’obsède : d’une part, trouver la zone de partage des eaux entre l’Amazone et l’Oyapock, d’autre part il s’agit de tracer le cours du Parou, une rivière encore inconnue des géographes. Donc, il embarque à nouveau pour la Guyane et, le 24 août 1878, il entreprend de remonter l’Oyapock jusqu’à sa source.

Le 10 octobre, l’équipe parvient à la rivière Yari. Malgré l’état déplorable de sa petite troupe, il décide de laisser de côté cet affluent qui lui permettrait de terminer son voyage en dix jours, au profit du Parou qu’il ne connaît pas encore et dont la descente nécessite trois mois.

Gravure ancienne représentant Jules CrevauxSur la route, l’expédition pénètre dans un village qui ne se compose que de femmes. Crevaux croit avoir sous les yeux les fameuses « Amazones » puisque ce nom fut donné par le conquistador Francisco de Orellana, lorsqu’il descendit le premier le fameux fleuve qu’il baptisa « Rivière des Amazones » en mémoire des combats qu’il dû livrer aux femmes guerrières de la tribu indienne « Coniapayra ». Le nom est resté l’Amazone, l’Amazonie. Mais Crevaux ruine également cette autre légende. Il n’y a pas de tribus de femmes guerrières, seulement des femmes répudiées et condamnées à se défendre en se réfugiant dans la forêt.

Ayant parcouru plus de 6 000 km de cours d’eau, il présente une remarquable somme d’observations scientifiques à la Société de géographie de Paris, qui le décore de sa médaille d’or en 1880.

1880-1881 : Descente de l’Orénoque des Andes à l’océan

Crevaux quitte la France le 6 août 1880. Son objectif : étudier la communication entre le rio Magdalena, qui se trouve en Colombie, et l’Orénoque. Très tôt découvert par Christophe Colomb, car c’est à cet endroit que le navigateur génois a véritablement touché la terre continentale au cours de son 3e voyage, ce fleuve reste néanmoins méconnu. Quatrième du monde pour son débit, il recèle en son parcours labyrinthique bien des mystères inquiétants. Cette fois, l’explorateur solitaire ne s’entoure pas d’une équipe recrutée localement, il part avec le pharmacien Lejanne et le matelot François Burban, sans oublier son fidèle Apatou. Ils entreprennent la traversée de la cordillère  des Andes et redescendent en radeau vers l’Orénoque. Le 25 octobre, une vertigineuse descente de 1500 kms s’ouvre alors à eux, riche d’obstacles auxquels l’aventurier commence à être habitué. Apatou manque de peu d’être dévoré par un caïman. Il est sauvé in extremis par Crevaux, qui saisit sa main pendant que Lejanne vise la gueule de l’animal.

Malheureusement, le 22 janvier 1881, François Burban est piqué par une raie venimeuse. Deux jours après, la gangrène a gagné ses jambes. Le matelot n’a désormais plus conscience de son état. Le 25 janvier Crevaux écrit : « François Burban est mort en véritable marin, au milieu de la tempête. Il n’est pas moins glorieux de succomber sur une pirogue que sur un vaisseau de haut bord. Il meurt presque arrivé au port, d’une chose insignifiante en apparence, après avoir échappé à de terribles dangers. C’est navrant ! La gorge se serre, l’œil devient humide à cette pensée ».

Le 25 mars, solennellement reçu à la Sorbonne, Crevaux peut s’enorgueillir d’avoir rapporté cinquante-deux crânes, des squelettes recueillis dans sept endroits différents et trois cents reproductions d’indigènes sous forme de dessins ou de photographies.

1881-1882 : Le Gran Chaco

Passage d'un rapide (gravure)Fin 1881, Crevaux organise une expédition comprenant l’astronome Billet, le médecin Bayol et le peintre Rinzel. A la demande des autorités boliviennes, il se propose d’explorer le rio Pilcomayo qui pourrait relier la Bolivie à l’Argentine. Le 19 avril, accompagné de dix-huit hommes, Crevaux commence à descendre le Pilcomayo, lourdement chargé de pacotilles destinées à s’attirer la sympathie des Toba à la sinistre réputation. A partir de cette date, un silence oppressant règne sur l’expédition de Crevaux.

Resté sans nouvelles, le ministère des Affaires étrangères dépêche l’aventurier Émile Thouar pour enquêter sur ce mystère qui ne sera dissipé qu’en novembre 1883. Explorant le Chaco à la suite de Crevaux, cet explorateur infatigable retrouve sa trace et parvient à reconstituer le déroulement du drame grâce au récit d’un rescapé. Le 27 avril 1882, Crevaux et ses compagnons auraient été massacrés et probablement dévorés dès leur arrivée en territoire Toba. Ces guerriers auraient ainsi trouvé le moyen expéditif d’assouvir leur vengeance à l’endroit où une douzaine des leurs avait été tués par des colons. Thouar s’entendra d’ailleurs dire : « Ton frère, nous l’avons tué, parce que ceux de ta couleur avaient tué les nôtres ». Par la suite, il se sent investi d’une véritable mission et poursuit la tâche entreprise par Crevaux. Il finira par atteindre le Paraguay en passant par le Pilcomayo. Il échappera même miraculeusement à une mort brutale, semblable à celle de Crevaux.

Encerclée par la tribu des Toba, qui la suivent secrètement dans la forêt depuis de longues journées et qu’elle maintient à distance grâce aux coups de fusil tirés périodiquement, la mission Thouar est sauvée de justesse par  une colonne militaire. Au terme de son expédition, elle rapporte quelques souvenirs de son malheureux prédécesseur : un croquis du Pilcomayo, sa trousse de chirurgien, sa jumelle sur laquelle figurent les initiales J.C.

Cette mort tragique (Jules Nicolas Crevaux avait trente-cinq ans) provoque en Amérique et en France une vive émotion. Sa disparition participe sans doute au mythe de l’explorateur aventurier, dont les qualités de bravoure et la curiosité obstinée n’en finissent pas de fasciner ses contemporains. Victime de son idéalisme, il finira érigé en martyr de l’humanisme avant de tomber dans l’oubli et de n’être plus qu’un nom de rue du XVIe arrondissement de Paris.

En savoir plus :

Sur le mythe de « L’explorateur aux pieds nus » dans EchoGéo, Numéro 7 | 2008 : décembre 2008 / février 2009
http://echogeo.revues.org/9983#tocto2n1

Sur la mort de Jules Crevaux, dans « Persée » d’après Wagner L-D « Massacres de Jules Crevaux, d’après les dires d’un chef Toba », in Journal de la société des Américanismes. Tome 7-1-2, 1910. Pp 121-122.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1910_num_7_1_3574

 

cartes des voyages de Jules Crevaux